• La Libération a débuté à Brazzaville. Entretien avec Eric Jennings

    Le Monde.fr | 08.05.2014 à 11h52 • Mis à jour le 08.05.2014 à 11h54 | Propos recueillis par Julie Clarini

    La Libération a débuté à Brazzaville. Entretien avec Eric Jennings

     

     

    http://www.lemonde.fr/livres/article/2014/05/08/la-liberation-a-debute-a-brazzaville-entretien-avec-eric-jennings_4413539_3260.html

     

    "La Libération de la France s’est faite en plusieurs étapes. C’est l’intervalle compris entre 1940 et 1943, quand Brazzaville était la capitale de la France libre, qu’éclaire l’historien franco-canadien Eric Jennings, professeur à l’université de Toronto. Dans La France libre fut africaine, il redonne vie aux premiers Français libres africains, ­issus de l’Afrique-Equatoriale française (AEF) et du Cameroun, ralliés dès l’été 1940, dont l’apport fut décisif pour la ­victoire de la vision gaulliste.

    Vous soutenez dans votre ouvrage que les principaux fondements de la France libre ne se situent pas à Londres, mais en Afrique. Appelez-vous à une révolution de nos ­représentations?

    Je préfère l’idée d’un recadrage, dans la mesure où je ne veux pas minimiser le fait que le général de Gaulle était principalement à Londres. Mais il était lui-même conscient que ses assises institutionnelles se situaient à Brazzaville et que sa légitimité dépendait des territoires coloniaux ralliés à l’été 1940, principalement l’AEF et le Cameroun. On se souvient de l’appel du 18 juin, mais on oublie presque à quel point les positions de cette France libre étaient fragiles à ses débuts. Or ce sont ces territoires africains qui lui apportaient hommes, ressources naturelles, impôts, poste émetteur. De Gaulle les érigea très rapidement en une zone nouvelle, qu’il appelle «Afrique française libre». Le Journal officiel y était imprimé. Il y eut environ 17000 Africains recrutés dans l’armée de la France libre entre 1940 et 1943, chiffre tout à fait considérable, qui représente entre le tiers et la moitié des Français libres.

    Et, pourtant, on a tendance à peu penser à cette Résistance extérieure. C’est d’autant plus étonnant qu’elle est centrale dans le combat pour la légitimité. Pensons à la bataille de Koufra (dans le Sud libyen) en 1941 : c’est la première ­victoire de la France libre!

    Des ouvrages et des films, comme «Indigènes», de Rachid Bouchareb, en 2006, ont sorti de l’ombre la contribution des troupes nord-africaines à la Libération. Celle des troupes ­noires est-elle aussi bien connue?

    Non. Les historiens, et le public en général, se sont beaucoup plus intéressés à ce qu’on appelle «l’armée d’Afrique», c’est-à-dire des hommes issus du Maghreb qui se sont rangés derrière le général de Gaulle à l’été 1943. Ma contribution est de restituer le rôle des premiers Français libres africains, ceux de 1940, issus de l’ancien Oubangui-Chari [actuelle République centrafricaine], du Moyen-Congo [actuelle République du Congo], du Gabon, du Cameroun, du Tchad. Leur apport fut décisif pour la victoire des desseins gaullistes. Le mouvement libérateur est une flèche qui part de ce cœur africain pour rejoindre le Nord.

    Henri Laurentie, bras droit du gouverneur général de l’AEF Félix Eboué, lance à la Libération : «Les Noirs d’Afrique équatoriale ont, à leur ­façon, été de purs gaullistes.» Dans quelle mesure ces recrutements ont-ils été volontaires? Quelles en étaient les motivations?

    Il faut identifier toute une gamme de situations. En zone rurale, il y a eu beaucoup de recrutements forcés. L’administration militaire sous-traitait souvent cette tâche : elle demandait à des chefs de village de lever des troupes, ce qu’ils faisaient selon leurs propres critères. Il y eut aussi des recrutements dans des conditions douteuses : des hommes enrôlés sans comprendre le sens de leur engagement – parce qu’ils ne comprenaient pas la langue, par exemple. Des désertions avaient parfois lieu dès le lendemain. Et puis, il y a aussi des cas d’engagements volontaires, chez les lettrés notamment, particulièrement sensibles à ce qu’était le racisme d’Adolf Hitler, ou chez certains Camerounais ayant des souvenirs très négatifs de la présence allemande – qu’ils avaient connue de 1884 à 1916.

    Quel regard les officiers portaient-ils sur leurs troupes?

    Là aussi, on observe une palette de réactions. Je pense à cet officier, tellement triste, en 1943, de voir les Africains de la première heure quitter son unité parce qu’il y avait une redistribution de ces troupes : il assure, en reprenant l’expression anglaise, qu’ils ont été de grands «Free French Men». D’autres, en revanche, semblent peu apprécier les forces africaines, à l’image du général Leclerc, qui explique que ce sont les seules troupes à sa disposition, mais qu’il aurait préféré les glorieuses troupes marocaines et ouest-africaines. Le fait est que, en 1940, la France libre n’a pas le choix; elle a très peu de colonies qui se sont ralliées à elle. Mais on insiste, dans le discours de l’époque, sur le fait que ce ne sont pas les fleurons de l’empire qui ont rallié la cause. Comme si c’était pour ces Français une souffrance supplémentaire de commencer leur combat depuis Brazzaville, et non depuis Alger ou Hanoï.

    Les historiens ont déjà bien documenté les «blanchiments», le remplacement des troupes noires par des soldats du Maghreb et d’Europe en 1943 et 1944, en prévision de la guerre en Europe. J’insiste sur un document du général Leclerc, datant de 1943, dans lequel il demande expressément à ce que les troupes issues de l’AEF et du Cameroun soient remplacées par des troupes européennes et maghrébines. Adossé à un prétexte climatique, ce vieux préjugé, qui voudrait que les troupes noires africaines ne puissent pas se battre en Europe, perdure –alors même que cette idée reçue avait été largement démentie lors de la première guerre mondiale.

    On apprend au passage que Jean-Bedel Bokassa (vers 1921-1996) fut un soldat de la France libre, avant de ­devenir le dictateur puis l’empereur autoproclamé de Centrafrique

    En effet, il a puisé son prestige initial dans le ralliement du Moyen-Congo en août 1940. Mais ce qui me semble très intéressant, c’est qu’il n’en a pas été satisfait. Il s’est inventé un passé de Français libre sur les plages du Débarquement. Le fait même qu’il ait ainsi transformé la réalité révèle à quel point certaines troupes de la première heure se sont senties délaissées et quelle fut leur déception de ne pas avoir participé, en règle générale, à la phase européenne de la guerre. Il y eut toutefois d’importantes exceptions. Les bataillons de ­marche (BM) 4 et 5 issus du Cameroun ont combattu en Provence; le BM 2 de l’Oubangui a nettoyé les poches de résistance allemande de l’Atlantique.

    Les populations de l’«Afrique ­française libre» payent-elles aussi un tribut à l’effort guerrier? Vous écrivez que l’AEF a été saignée…

    Le niveau de vie se dégrade très rapidement, dès 1940, car il faut alimenter les besoins des Français libres et des Alliés. L’or, extrait dans des conditions artisanales très difficiles au Gabon et au Moyen-Congo, renfloue les coffres de la France libre – afin de réduire sa dépendance face aux Alliés. Mais le caoutchouc devient presque aussi précieux au lendemain de la chute des territoires alliés en Asie du Sud-Est. Le besoin en est désespéré. Pour y répondre, les Africains passent des journées interminables à déterrer des racines, à chercher des lianes caoutchouteuses. Cela a des conséquences très graves sur la vie et la santé des populations : des écoles entières, des jeunes gens, des femmes, parcourent la forêt à la recherche du caoutchouc, au risque d’attraper la maladie du sommeil, alors en pleine recrudescence.

    Comment êtes-vous passé d’un travail sur «Vichy sous les tropiques» ­(Grasset, 2004) à ce moment africain de la Libération?

    Dans les années 1990, alors que je lisais des textes sur le régime de Vichy, je me suis intéressé au débat sur le degré d’autonomie du régime de Vichy par rapport aux Allemands. Trouver un territoire où il y aurait eu Vichy sans les Allemands pouvait, me semble-t-il, éclairer le débat. L’historien américain Robert Paxton a cité le cas de l’empire comme un sujet qui était peu exploré. Ce livre, issu de ma thèse, montre que Vichy a bel et bien existé sans les Allemands et que les mesures au cœur de la révolution nationale ont été exportées tous azimuts à travers l’empire colonial français, depuis les lois sur la jeunesse jusqu’aux mesures discriminatoires à l’encontre des juifs et des francs-maçons. Et c’est en travaillant sur le régime de Vichy que j’ai compris l’importance des stations thermales pour le monde colonial. Vichy, et d’autres stations encore, regorgeaient d’organisations coloniales. A titre d’exemple, le père de Marguerite Duras, directeur d’école à Saïgon, s’est éteint à Plombières (Vosges), où il était en cure. Ces lieux étaient des bastions, des lieux de pouvoir, de sociabilité et de réseaux, où les administrateurs se rencontraient, nouaient contact. Il existait aussi des cures d’altitude dans les colonies, comme Dalat, au Vietnam, sorte de capitale officieuse où le gouverneur général passait la période la plus chaude de l’année. D’où mes deux livres suivants : A la cure, les coloniaux (Presses universitaires de Rennes, 2011) et La Ville de l’éternel printemps. Comment Dalat a permis l’Indochine française (Payot, 2013).

    La France libre africaine, c’est l’autre versant de ma thèse sur Vichy sous les tropiques. Après avoir travaillé sur des zones qui étaient restées fidèles au maréchal Pétain – dans le cas de l’Indochine, jusqu’en 1945! –, je me suis demandé ce qu’il en était des territoires ralliés très tôt à la France libre.

    La France libre fut africaine, d’Eric Jennings, Perrin/Ministère de la défense, 384 p., 23 €.

    "

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :